La Chine, déstabilisée, peut-elle trébucher ?

 

L’histoire des marchés tient parfois à peu de choses, façonnée qu’elle est par des circonstances imprévisibles qui jettent à bas les certitudes les plus fermes. L’épidémie de coronavirus qui sévit en Chine et se propage d’heure en heure est de ces mauvaises surprises qui lézardent les scénarii les plus solides. Et quel était celui qui dominait ? On le résumera ainsi : depuis plusieurs trimestres, l’économie mondiale pâtit du ralentissement chinois, ralentissement qui résulte lui-même de la guerre commerciale déclarée par les Etats-Unis à l’Empire du Milieu ; en interrompant les hostilités commerciales entre les deux mastodontes, l’accord de Phase I signé mi-janvier soulage économie chinoise et commerce mondial d’un poids qui commençait à leur couper le souffle. Ce qui revient à dire que émergents et émergés retrouvent de l’air et que les marchés ont désormais tout loisir de jouer la fin du ralentissement en escaladant quelques degrés de plus.

Un virus vient donc de saper ce raisonnement a priori parfait et néanmoins spécieux. Car si décisives que soient les contingences épidémiologiques, elles ne sauraient oblitérer le vrai débat, celui de déterminer si la Chine est en capacité de renouer avec une croissance plus charnue que celle des deux dernières années, un débat qui au demeurant se cristallise autour de plusieurs idées reçues. La première est que la Chine est en contrôle de la situation : son ralentissement serait moins subi que voulu et ne découlerait que de la mue d’une économie puisant sa force dans l’investissement et les exportations en une économie de services et de consommation ; la moindre croissance ne serait que le prix d’un modèle plus équilibré et, partant, plus stable. Le problème est que ce projet avéré, officiel, n’en est toujours qu’un. La Chine est loin d’avoir parachevé sa métamorphose. Quoique le poids de la consommation des ménages ait augmenté, il reste bien inférieur à ce que l’on observe dans les pays matures. Autre réfutation du ralentissement piloté : si tout va si bien, quel besoin éprouve Pékin de pratiquer une relance keynésienne massive au travers, premièrement, d’une politique d’investissements tous azimuts dans les infrastructures et, deuxièmement, l’abaissement des réserves obligatoires des banques, ce qui favorise bien sûr le crédit aux agents privés mais aussi l’envolée spectaculaire, voire dangereuse, des ratios d’endettement de ces derniers ?

Cette interrogation devrait à elle seule faire voler en éclats le mythe de la croissance chinoise alimentée par des moteurs internes. Il n’empêche qu’il a la vie dure et qu’il suppose, pour corollaire, que tout ralentissement de la Chine n’aura qu’une incidence limitée sur la croissance mondiale, puisque l’activité chinoise, étant présumée quasi-autarcique, ses cahots ne sauraient sérieusement affecter le reste du monde. Conclusion hâtive, quand on songe que la Chine compte pour la moitié de la consommation mondiale de matières premières industrielles ; toute inflexion de cette gloutonnerie pèserait fatalement sur les cours du pétrole, de l’acier, du fer et de tant d’autres, atrophiant du même coup les revenus de tous les pays producteurs. La diffusion d’un ralentissement chinois au reste du monde est donc une certitude.

Quoi qu’il en soit, la doxa postule que la Chine détient les moyens de parer à toute urgence économique grâce aux incommensurables réserves de change – 3000 milliards de dollars– qu’elle a consciencieusement empilées en taillant des croupières aux économies développées sur tous les marchés industriels. Outre que cet argument est désormais usé jusqu’à la corde, il n’en est pas un. Raisonnons par l’absurde. Face à un ralentissement prononcé, la Chine décide de mobiliser ses réserves de change, constituées pour l’essentiel de bons du Trésor américain, afin de financer sa relance. En somme, elle vend les dollars qu’elle possède… et renchérit aussitôt sa monnaie vis-à-vis du billet vert, ce qui ne risque pas d’améliorer sa compétitivité sur les marchés extérieurs et aggraverait immanquablement ses maux. Les réserves de change chinoises en dépit de leur taille s’apparentent en somme davantage à un extincteur vide qu’à une lance à incendie.

Un ultime préjugé nous attend : la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis est arrivée à son terme. N’en déplaise à tous ceux chez qui le soulagement l’emporte, l’apaisement que consacre l’accord de Phase I signé entre les deux « belligérants » ne marque qu’une trêve dans un affrontement stratégique dont Trump n’est non l’instigateur mais l’instrument. La production des think tanks américains de ces dernières années ne laisse aucun doute quant aux enjeux et encore moins aux intentions des élites américaines : il ne s’agit pas pour elles de déterminer qui de la Chine ou des Etats-Unis sera la première puissance économique de la planète mais bien de lutter pour la suprématie mondiale lors des décennies qui viennent. L’Amérique n’entend en rien se faire arracher des mains les rênes par lesquels elle dirige l’ordre du monde, et l’administration Trump a su habilement engager le fer avec une Chine en situation de faiblesse. Si le calendrier électoral américain plaide aujourd’hui pour une accalmie qui pourrait se prolonger jusqu’à la fin d’année, elle ne sera que passagère tant le combat pour la prééminence est vital pour Américains et Chinois. Dès que la situation redeviendra propice, les premiers ne se priveront pas de lâcher leurs coups. Un motif de plus pour ne pas se bercer d’illusion quant à un retour à meilleure croissance d’une Chine fragilisée.

 

 

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