Quand la France emprunte plus cher, ce n’est pas seulement le contribuable qui doit regarder. C’est aussi l’épargnant. Plus de 20 millions de Français détiennent une assurance-vie. La plupart ignorent qu’une partie de leur épargne finance directement l’État français. Voici, simplement, ce qui se passe sous le capot.
Le chiffre qui change la conversation
L’assurance-vie, c’est 2 174 Md€ d’encours, près d’un tiers du patrimoine financier des ménages, 57 millions de contrats. Et près de 70 % de cette épargne est logée dans des fonds en euros.
Or un fonds en euros n’est pas un coffre-fort qui dort. C’est un portefeuille. Et dans ce portefeuille, il y a majoritairement des obligations, dont une part importante de dette d’État française.
Faisons le calcul. Un fonds en euros type, c’est 80 à 90 % d’instruments de taux, 5 à 10 % d’actions, quelques pourcents d’immobilier et d’actifs privés. Sur la poche de taux, environ la moitié est investie en dette d’État, dont près de la moitié en France.
Résultat : un euro sur cinq de votre fonds en euros finance l’État français.
C’est pour cela qu’un taux d’emprunt français à plus de 4 % à dix ans n’est pas un sujet de commentateurs. C’est un sujet d’épargnant.
Pourquoi la hausse des taux fait baisser les obligations d’hier
C’est le point que tout le monde subit sans le comprendre. Prenons un exemple concret.
Vous détenez une obligation de l’État français de 100 €, qui vous verse 1,50 € par an pendant dix ans. À l’époque, c’était le taux du marché. Aujourd’hui, l’État émet de nouvelles obligations qui versent 4 € par an pour le même prix.
Question simple : qui voudrait acheter votre ancienne obligation à 1,50 € de coupon quand il peut en acheter une neuve à 4 € ?
Personne. Sauf si vous baissez le prix. Concrètement, votre obligation à 100 € ne vaut plus que 80 € environ sur le marché. Elle a perdu 20 % de sa valeur, non pas parce que l’État est moins solvable, mais parce que le marché offre mieux ailleurs.
Multipliez ce mécanisme par des centaines de milliards d’euros d’obligations achetées entre 2015 et 2021, et vous obtenez ce que l’on appelle les moins-values latentes. Sur de nombreux fonds en euros, elles peuvent représenter 5 à 15 % de l’encours total du fonds.
« Latente » est le mot le plus important de cet article
Une moins-value latente n’est pas une perte réalisée.
Reprenons notre obligation. Elle vaut 80 € sur le marché aujourd’hui. Mais si l’assureur la conserve jusqu’à son échéance, il continue d’encaisser son coupon chaque année, puis il récupère 100 € au remboursement. Pas 80 €. 100 €.
La moins-value n’existe que si l’on vend avant terme. Or le modèle de l’assurance-vie repose précisément sur la détention longue. C’est une perte comptable, pas une perte encaissée.
C’est la différence entre le prix affiché de votre maison un jour de marché déprimé et le prix auquel vous la vendrez réellement dans quinze ans. Tant que vous n’avez pas vendu, vous n’avez rien perdu.
Les quatre indicateurs à demander à votre assureur
Pendant vingt ans, les épargnants ont comparé une seule chose : le rendement annoncé. C’est insuffisant. Aujourd’hui, la vraie question est celle de la solidité du fonds. Quatre indicateurs la mesurent, et vous avez le droit de les demander.
1. Les plus ou moins-values latentes obligataires. L’écart entre le prix payé autrefois pour les obligations et leur valeur de marché aujourd’hui. C’est l’ampleur du décalage comptable.
2. La réserve de capitalisation. Les gains réalisés sur les obligations vendues, mis en réserve. C’est la marge de manœuvre de l’assureur pour absorber les chocs.
3. La provision pour participation aux excédents (PPE). Une partie des rendements des bonnes années, mise de côté. Point essentiel : cet argent vous appartient. Il doit être redistribué aux assurés sous huit ans.
4. Les autres plus ou moins-values latentes. Actions, immobilier, actifs privés. Elles sont souvent en plus-value quand la poche obligataire est en moins-value. Regarder l’obligataire seul donne une image fausse.
Un assureur qui refuse de communiquer ces quatre chiffres vous dit déjà quelque chose. Chez Rhétorès, nous considérons qu’une décision qu’on ne peut pas expliquer est une décision qu’on ne devrait pas prendre.
Le paradoxe : des taux à 4 %, c’est aussi une bonne nouvelle
Voilà ce que l’on entend rarement.
Un fonds en euros n’est pas un stock figé. C’est un flux permanent. Chaque année, des obligations arrivent à échéance et sont remboursées. Chaque mois, de nouveaux versements arrivent. Tout cet argent doit être réinvesti.
Pendant des années, les assureurs ont été contraints de réinvestir à 1 ou 2 %. C’est ce qui a comprimé les rendements servis. Aujourd’hui, ils réinvestissent à plus de 4 %.
Autrement dit : les obligations faiblement rémunérées qui plombent le rendement de votre fonds sont progressivement remplacées par des obligations bien mieux payées.
La hausse des taux est mauvaise pour le stock, mais excellente pour le flux. Et le flux renouvelle le stock.
Les taux à 4 % font baisser la valeur des obligations d’hier. Mais ce sont eux qui fabriquent le rendement de demain.
Et si la situation française se dégradait encore ?
Posons la question franchement, puisque c’est celle que tout le monde a en tête.
Si les taux montent encore, les moins-values latentes augmenteront mécaniquement. C’est arithmétique.
Le vrai risque n’est pas là. Il apparaîtrait dans un seul scénario : une décollecte massive et simultanée, qui obligerait les assureurs à vendre leurs obligations avant l’échéance et à transformer des moins-values latentes en pertes réelles. Il existe certes un mécanisme de protection des épargnants (Sapin 2) qui pourrait être activé mais il ne serait pas agréable de voir notre épargne bloquée même temporairement
Au moment où j’écris cet article, nous en sommes loin car les informations sur la collecte nette en assurance vie sont rassurantes. En effet depuis janvier, la collecte nette de l’assurance-vie dépasse 41 Md€, un plus haut de vingt ans. Et les fonds en euros eux-mêmes restent en collecte nette positive.
Nous sommes aujourd’hui à l’opposé exact d’un mouvement de panique.
Que doit faire l’épargnant ? Trois décisions
Ne pas paniquer, et surtout ne pas arbitrer dans l’urgence. Sortir d’un fonds en euros aujourd’hui, c’est renoncer précisément au moment où ses perspectives de rendement s’améliorent. La hausse des taux dégrade le passé du portefeuille et améliore son avenir.
Regarder la qualité de son fonds en euros. Demandez les quatre indicateurs. Tous les fonds en euros ne se valent pas, et l’écart entre le meilleur et le moins bon n’a jamais été aussi visible qu’aujourd’hui.
Diversifier ses assureurs. Pour un patrimoine important, tout concentrer chez un seul assureur n’est pas la meilleure définition de la sécurité. La diversification ne concerne pas seulement les supports. Elle concerne aussi les contreparties.
En résumé
La hausse des taux de la dette française n’est ni une catastrophe ni une excellente nouvelle pour les fonds en euros. C’est les deux à la fois. Elle dégrade temporairement la valeur du portefeuille ancien, elle améliore fortement les conditions de réinvestissement.
Ce sujet ne demande pas de réaction émotionnelle. Il demande de comprendre un mécanisme, de poser quatre questions à son assureur, et de vérifier que son patrimoine n’est pas concentré au mauvais endroit.
C’est exactement notre rôle : transformer la complexité financière en décisions comprises.
Stéphane Rudzinski, Président co-fondateur de Rhétorès