Guerre commerciale :

le conflit devrait perdurer malgré la signature de la « phase 1 »

 

La première phase de l’accord commercial entre la Chine et les Etats-Unis a été signée le mercredi 15 janvier 2020 à la Maison Blanche entre le Président Donald Trump et le vice-Premier ministre chinois Liu He. Afin de mettre fin aux tensions qui paralysent le commerce international et freinent la croissance mondiale, les Etats-Unis s’engagent à réduire leurs tarifs douaniers en échange de l’augmentation des importations de produits américains par la Chine. Il convient toutefois de ne pas se leurrer sur ce que recouvre réellement cet accord qui, s’il est censé ouvrir la « phase 2 » des négociations, est surtout une trêve utile aux deux parties pour reconstituer leurs forces et continuer la lutte pour l’hégémonie mondiale.

Plusieurs antagonismes semblent toujours insolubles :

  • La confrontation du modèle économique libéral des Etats-Unis à l’économie étatique de la Chine ;
  • La lutte technologique, devenue le verrou limitant l’accès à la suprématie internationale ;
  • Le « découplage » des économies américaine et chinoise qui ne conçoivent plus d’être interdépendantes ;
  • Les velléités normatives : Chine et Etats-Unis s’opposent dans la construction du référentiel de politique internationale ;
  • La question de la sécurité nationale des Etats-Unis qui se heurte toujours davantage à la Chine, notamment à travers la reconstruction de la Route de la Soie.

Le contenu de l’« accord “Phase 1” »

L’ Economic and Trade Agreement between the government of the United States of America and the government of People’s republic of China est un document de 91 pages (annexes comprises), divisé en 8 articles. L’enchaînement de ces articles semblent dénoter les priorités de cet accord :

  • Article 1 : la propriété intellectuelle. Cet article cherche principalement à imposer un cadre juridique de reconnaissance de la propriété intellectuelle à l’international à la Chine (en transition, qui devient un pays producteur de propriété intellectuelle alors qu’elle en était surtout consommatrice jusqu’alors) ;
  • Article 2 : le transfert technologique. Le transfert de technologie doit être voulu (non forcé) et faire l’objet d’une coopération ;
  • Article 3 : le commerce de produits alimentaires et de matière premières agricoles. Il s’agit ici de garantir la coopération bilatérale de long terme (sécurité alimentaire, normes phytosanitaires, …). Les droits de douane ne doivent pas limiter les échanges concernant la production primaire agricole ;
  • Article 4 : les services financiers. L’objectif est celui de la coopération entre les deux parties : accès non discriminatoire au marché des services financiers ;
  • Article 5 : la politique macroéconomique, les taux de change et la transparence. Le respect de l’autonomie des deux parties doit être assuré au sein d’un objectif commun de transparence ;
  • Article 6 : l’expansion commerciale. Concerne principalement la Chine qui s’engage à ouvrir davantage son économie, à améliorer son régime commercial et à augmenter ses importations en provenance des Etats-Unis afin de réduire le déficit commercial américain. Cela comprend :
    • L’achat de produits manufacturés américains pour 32,9 milliards de dollars en 2020 et 44,8 milliards de dollars en 2021 ;
    • L’achat de produits alimentaires pour 12,5 milliards de dollars en 2020 et 19,5 milliards de dollars en 2021 ;
    • L’achat de produits énergétiques pour 18,5 milliards de dollars en 2020 et 33,9 milliards de dollars en 2021 ;
    • L’achat de services pour 12,8 milliards de dollars en 2020 et 21,5 milliards de dollars en 2021.
  • Article 7 : l’évaluation bilatérale et la résolution des conflits. L’accord est bilatéral, pas de recours prévu à une tierce partie ou à l’OMC. Cela risque de réellement compliquer la mise en œuvre de l’accord…
  • Article 8 : les dispositions finales du cadre juridique et technique. Concerne notamment la notification de la poursuite des négociations.

Les conséquences effectives de l’accord

En pratique, la surenchère douanière devrait connaître un certain répit puisque les Etats-Unis ont décidé de revenir sur les évolutions tarifaires imposées à la Chine en vertu de l’Article 301 du Trade Act de 1974, dont :

  • Diminution de 15 à 7,5 % de la taxe sur les produits de la liste 4A (qui recouvre principalement des produits alimentaires, des vêtements, des biens d’équipement et de loisirs). Le taux est réduit de moitié, c’est-à-dire comme avant l’augmentation du 1er septembre dernier. Et la liste recouvre un volume d’échange d’environ 120 milliards de dollars de produits chinois ;
  • Suspension du projet de tarifs à 15 % sur la liste 4B. Cette disposition aurait initialement dû entrer en vigueur mi-décembre 2019 et devait porter sur un volume d’échange de 160 milliards de dollars de produits chinois (dont les téléphones et ordinateurs portables, les jouets et les vêtements) ;
    • En retour, annulation par la Chine du projet de taxe à 25 % sur les automobiles américaines ;
  • Les Etats-Unis réservent pour les négociations de la « Phase 2 » la question plus globale du taux d’imposition sur les importations en provenance de la Chine.

Au bilan, la Chine s’engage quant à elle à protéger davantage la propriété intellectuelle américaine, à limiter les transferts de technologie forcés ainsi qu’à ouvrir davantage son marché, notamment en ce qui concerne les services financiers. Il convient aussi de ne pas minorer l’engagement chinois d’augmenter ses achats de biens et services américains d’au moins 200 milliards de dollars durant les deux ans à venir (Min. 76,7 milliards de dollars en 2020 et 123,3 milliards de dollars en 2021).

Cependant, d’un point de vue juridique, les engagements d’achat de la Chine n’ont pas de dimension exécutoire… Et plus globalement, les engagements de l’une et l’autre des deux parties sont sans commune mesure avec les enjeux réels.

Des dynamiques internationales qui ne disparaîtront pas avec les sanctions…

Compte-tenu de l’arsenal de sanctions dont se sont dotés la Chine et les Etats-Unis sur les deux dernières années, de nouvelles rigidités de marché se sont créées. Les deux pays ont tour à tour établi des Listes Noires des entreprises de la partie adverse sous diverses accusations, jusqu’à celle de « terrorisme économique » du point de vue chinois… Le principe est cependant toujours le même avec les « sanctions économiques » (et c’est d’ailleurs pourquoi elles devraient souvent être plus réfléchies) : leur instauration est préjudiciable pour les deux pays mais surtout, elles déplacent les chaînes de valeurs mondiales. C’est par exemple le cas de la Russie qui s’est orientée vers de nouveaux marchés asiatiques au moment des sanctions de l’UE. En fait, une fois les sanctions levées, il est impossible de retrouver les chaînes de valeurs internationales initiales, ces dernières s’étant déplacées géographiquement.
La confrontation de modèles économiques irréconciliables

Comme en témoigne le plan « Made in China 2025 », la Chine prend très au sérieux la dimension stratégique et internationale de son économie. Outre le fait que ce document définisse les priorités industrielles et technologiques du pays, le rôle des subventions est sujet à caution puisqu’il s’agit de créer des « champions internationaux » en dehors du cadre concurrentiel. Cela va à l’encontre du référentiel économique américain pour lequel, dans une perspective orthodoxe, l’ouverture aux échanges et la libre concurrence doivent être les fondements des relations économiques internationales. De surcroît, il s’agit aussi pour la Chine de réduire sa dépendance économique vis-à-vis du Reste du Monde et d’élargir son aire d’influence, autour de la Route de la Soie… Et cette ambition apparaît à bien des égards comme une menace pour l’hégémonie des Etats-Unis dans le sens où elle est considérée par les américains comme un écart à la position traditionnelle de ”soft power” des chinois depuis 20 ans. Les termes du conflit ne sont donc pas qu’économiques mais touchent plus largement aux dimensions juridique (d’édiction du droit international), normative, militaire, etc. des relations globales.

L’enjeu est surtout technologique…

A l’horizon 2022, la Chine ambitionne de doter la totalité de son administration de logiciels chinois. Plus encore, l’objectif de Pékin est de reproduire la totalité des services fournis par les géants américains du numérique (GAFA) et même de se doter de sa propre cryptomonnaie. Pour la Chine, il s’agit de concurrencer les Etats-Unis sur un élément constitutif de leur hégémonie mondiale. Mais le voile que constitue cette volonté de concurrence ne doit pas faire oublier que la Chine a, en pratique, un retard technologique certain sur le numérique américain. D’autant plus que la position défensive des Etats-Unis, qui disposent d’une culture de l’intelligence économique, va compliquer la tâche aux industriels chinois (pour rappel, Donald Trump avait interdit le territoire américain à l’entreprise Huawei au printemps dernier).

Le « découplage » des économies américaine et chinoise, et après ?

Face au repli économique (mais aussi politico-militaire) des Etats-Unis, la Chine opte quant à elle pour une réduction de sa dépendance vis-à-vis de l’économie américaine, si bien que les deux économies connaissent aujourd’hui un véritable découplage. Le poids des exportations directes vers les Etats-Unis est ainsi en diminution dans le PIB de la Chine (16,72 % du PIB fin 2019). Même si cette relation est à relativiser car nombre de marchandises transitent par d’autres pays d’Asie, le coût du conflit supporté par la Chine est réel. C’est d’autant plus vrai que l’Inde et le Japon ne s’empressent pas de construire avec elle de nouveaux partenariats.

Le conflit a certainement une plus forte dimension politique aux Etats-Unis, ce qui pourrait troubler une lecture qui se cantonnerait aux seuls faits économiques. A l’approche des élections américaines, le Président D. Trump ne manquera pas de constater que cette guerre commerciale lui permet de faire converger sa tactique politicienne, de court terme, de défense des intérêts américains avec une perspective, structurelle et de plus long terme, de sécurité nationale et de consolidation du leadership international américain.

Conclusion

Aucune relation n’est évidente dans la guerre commerciale sino-américaine qui dure désormais depuis deux ans. La partie chinoise s’interroge toujours sur le bien-fondé de faire entrer son économie dans une concurrence technologique exacerbée qu’elle ne domine pas actuellement. D’autant plus que, si l’interdépendance des deux économies n’est plus assurée, la relation devient plus complexe et s’oriente vers un « jeu à somme nulle », c’est-à-dire avec un gagnant et un perdant. Aux Etats-Unis, il y a un risque d’instrumentalisation du conflit, notamment en période électorale. La trêve que constitue l’« accord “Phase1” » ne doit donc pas être confondue avec une paix durable. Il n’est donc pas certain que le signal impulsé par cet accord soit suffisant pour relancer les échanges et résoudre (dans une certaine mesure) les problèmes économiques causés par ce conflit aux pays de l’OCDE comme aux pays émergents.

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